désinformation climatique et pensée critique

La désinformation climatique n’est pas un sujet périphérique. Elle interroge notre capacité même à réfléchir et les conditions dans lesquelles un être humain peut encore se former un jugement libre, éclairé et responsable, lorsqu’il vit au milieu d’un flot continu de messages contradictoires, orientés, parfois mensongers, et de plus en plus souvent fabriqués ou amplifiés par des dispositifs algorithmiques. Le problème n’est pas seulement que des informations fausses circulent. Le problème plus profond est que la distinction même entre le vrai, le plausible, le douteux et le fabriqué tend à devenir floue pour beaucoup. Or cette confusion n’atteint pas seulement la qualité du débat public ; elle atteint directement les valeurs de liberté de conscience, de raison critique, ainsi que la dignité humaine et la non-domination. Et si le plus dangereux n’était pas la désinformation elle-même… mais le brouillard mental qu’elle génère, produit d’une guerre hybride sournoise et crépuscule de la raison critique ?

Dans ce travail, la méthode utilisée est celle des scénarios prospectifs, formalisée par un agent de scénarisation fondé sur l’intelligence artificielle. ​ Plus qu’un énième outil de veille, il s’agit en réalité d’un outil de vigilance citoyenne. Cet outil, que nous avons conçu, permet de mettre littéralement en scène l’impact de la désinformation climatique et de constater à quel point celle-ci est susceptible d’ébranler la raison critique. Nous présentons ici le résultat de son usage et les questions éthiques soulevées par la systématisation de la désinformation climatique, portée par certains médias et amplifiée par les réseaux sociaux.

Cette méthode distingue les faits établis, les tendances lourdes et les hypothèses plausibles, puis construit à partir d’eux plusieurs futurs possibles, dans le but d’éclairer la réflexion. Son intérêt est de ne pas laisser la pensée flotter dans l’abstraction : il oblige à nommer les variables, à repérer les tensions, à rapporter chaque évolution possible à des valeurs, et à traduire ces évolutions en situations humaines concrètes. L’outil n’a donc pas pour fonction de penser à la place des lecteurs ; il sert à mettre en ordre une réflexion collective sur ce qui menace aujourd’hui les conditions mêmes du discernement.

Des scénarios pour aider à réfléchir

Le scénario central retenu est celui de la « manipulation normalisée », élaboré à l’échelle européenne dans un horizon de trois à sept ans. Il repose sur l’idée qu’un alignement tacite peut s’installer entre États et plateformes numériques, tandis que la manipulation informationnelle devient peu à peu une composante ordinaire de l’environnement médiatique. Dans un tel contexte, plutôt qu’un dysfonctionnement ponctuel, la désinformation climatique apparaît comme un climat général du débat public, un brouillard permanent dans lequel les citoyens doivent tenter de se repérer. C’est précisément ce caractère diffus, banal et presque normalisé qui en fait une menace sérieuse pour la pensée : lorsque le brouillard devient la norme, la liberté de conscience n’est plus frontalement interdite, mais elle est en pratique rendue plus difficile, plus fragile, plus vulnérable.

Le rôle de l’intelligence artificielle doit être pensé au centre du problème. L’IA agit déjà dans le présent, à la fois comme instrument de repérage et comme facteur d’aggravation de la désinformation climatique. Des systèmes d’analyse automatisée permettent aujourd’hui de parcourir de très grandes masses de transcriptions audiovisuelles et d’y détecter des séquences où le climat est présenté de façon fausse, trompeuse ou manipulatrice. ​ Ce changement d’échelle est essentiel : il montre que la désinformation climatique n’est plus une suite de dérapages isolés, mais un phénomène régulier, diffus, répétitif, qui s’installe dans le paysage médiatique.

Quelques exemples relevés au cours de l’année 2025 sont particulièrement éclairants. Sur différents supports audiovisuels, des interventions très médiatisées ont participé à installer l’idée que les connaissances scientifiques sur le climat resteraient fondamentalement discutables : dénonciation du « catastrophisme climatique », relativisation du rôle du CO2, assimilation du réchauffement à un « canular », ou remise en cause de l’intérêt écologique de la voiture électrique.

Scénarisation du doute et manipulation normalisée

Dans chacun de ces cas, au-delà de l’erreur factuelle, ce qui interpelle est moins l’existence du désaccord, que la manière dont le doute lui-même est scénarisé, banalisé et progressivement rendu socialement légitime.

La liberté de conscience n’est pas un concept abstrait ; elle exige des conditions minimales de lisibilité du réel. La raison critique suppose plus qu’une invitation générale au doute ; elle demande l’apprentissage du discernement entre objection fondée et stratégie de brouillage. La non-domination suppose plus que l’absence de coercition visible ; elle implique que nul acteur, public ou privé, ne puisse modeler silencieusement l’horizon cognitif commun. La dignité humaine, enfin, est atteinte lorsque les souffrances concrètes liées au dérèglement climatique sont réduites à des objets de dérision ou à de simples accessoires d’affrontement idéologique.

Ce scénario de manipulation normalisée s’appuie d’abord sur des signaux forts, c’est-à-dire sur des tendances déjà documentées. Ainsi, 128 cas de désinformation climatique par trimestre ont-ils été recensés dans les médias audiovisuels français au premier trimestre 2025. Il rappelle également qu’en décembre 2024, le climat représentait 13% des faits de désinformation recensés en Europe, ce qui en faisait le premier sujet de désinformation à l’échelle européenne. À cela s’ajoutent les résultats de létude Climatoscope, qui mettent en évidence une surreprésentation de comptes inauthentiques dans les communautés climato-dénialistes, ainsi qu’une présence significative de comptes probablement automatisés. Enfin, les travaux mobilisés rappellent que le déni climatique ne prend plus seulement la forme grossière du refus du réchauffement, mais se déplace vers des formes plus subtiles, portant sur les causes, les effets, les solutions ou le consensus scientifique lui-même.

Ces signaux forts sont essentiels, car ils évitent deux écueils. Le premier serait de réduire le sujet à une peur vague, sans preuve ni consistance. Le second serait de le traiter comme une pure affaire technique réservée aux experts. Au contraire, ils montrent que travailler à partir de ces signaux ne revient pas à spéculer dans le vide, mais à exercer sa raison critique à partir d’éléments solides. Or, l’exercice de la raison critique consiste à ne pas céder au sensationnalisme, en confondant par exemple rumeur et preuve. Il consiste aussi notamment et même essentiellement, à ne plus détourner le regard ou minimiser l’impact de ce qui est avéré et documenté par des études scientifiques.

À côté de ces signaux forts, le travail prend aussi en compte des signaux faibles. Ceux-ci ne sont pas des faits établis au même degré, mais des indices, des émergences, des hypothèses plausibles qu’il serait imprudent d’ignorer.

Parmi eux figurent la convergence possible, entre certaines droites extrêmes en France comme à l’international, mais aussi bien d’autres organisations partisanes, groupements idéologiques rejetant les institutions républicaines – éventuellement structurés ou non – et des formes renouvelées de déni climatique, l’augmentation probable de pratiques d’astroturfing, c’est-à-dire de mobilisations en apparence spontanées mais en réalité artificiellement soutenues, ou encore l’exploitation d’événements extrêmes comme les pannes, les incendies ou les canicules pour déclencher de nouvelles vagues de récits trompeurs.

Le propre du signal faible est de ne pas permettre une affirmation catégorique ; mais son intérêt est précisément d’élargir la vigilance. Ceci oblige à tenir ensemble deux attitudes souvent difficiles à concilier : la prudence intellectuelle, qui refuse d’ériger l’hypothèse en vérité, et l’attention au réel naissant, qui sait que les grandes ruptures sont souvent précédées de signes discrets.

C’est ici que les scénarios, bien que fictifs (mais pas sans lien avec la réalité), prennent toute leur valeur. Ils ne sont pas de simples illustrations littéraires ajoutées à un raisonnement prémâché. Ils sont des mises en scène de problèmes moraux, civiques et éthiques. Ils donnent chair à ce que les chiffres et les rapports décrivent abstraitement. Ils incarnent ce qui se déroule. Ils interrogent la question du libre-arbitre et de la liberté de conscience.

LES SCENARIOS :

Le premier récit met en scène Karim, chauffeur de bus à Toulouse, étranglé par ses factures d’énergie, qui reçoit sur son téléphone une vidéo très convaincante d’un climatologue apparemment reconnu expliquant que les modèles du GIEC auraient été calibrés pour servir une idéologie. Karim regarde, hésite, puis partage la vidéo à ses proches, avant de découvrir bien plus tard qu’il s’agissait d’un deepfake relayé à grande échelle dans plusieurs langues, au moment même où se jouaient des arbitrages européens sur la transition énergétique. Ce récit montre avec une grande force comment la désinformation agit moins en imposant un mensonge brut qu’en installant une confusion durable. Karim ne devient pas fanatique ; il devient incertain, puis fatigué, puis passif. Il n’abandonne pas explicitement la raison critique ; il la voit se dissoudre dans une masse d’éléments trop nombreux, trop contradictoires, trop habilement présentés.

Ce scénario permet de réfléchir à une question fondamentale : la liberté de conscience suffit-elle comme principe si les conditions concrètes de son exercice sont méthodiquement détériorées ?

Le deuxième récit se déroule à Vézines, petit village de l’Aveyron, lors d’un conseil municipal consacré à un projet d’implantation de quatre éoliennes. Une habitante, persuadée d’agir de bonne foi, brandit un document intitulé « Les mensonges de l’éolien », téléchargé sur un site à l’apparence sérieuse, sans savoir qu’elle relaie en réalité une opération de déstabilisation informationnelle plus large. Le maire tente d’exposer des données techniques, mais la réunion est submergée par des peurs, des objections répétées et des récits circulant depuis plusieurs semaines sur les messageries et les réseaux. Le vote finit par enterrer le projet, puis la séquence est remontée et diffusée sur les plateformes comme symbole du « peuple contre l’idéologie verte ». Ce récit déplace l’interrogation du plan individuel vers le plan collectif. Il montre qu’une procédure démocratique peut rester extérieurement intacte tout en étant intérieurement empoisonnée par des documents fallacieux, des peurs organisées, des relais numériques opaques et des narratifs répétés jusqu’à devenir crédibles. Cela touche directement à la non-domination, car une communauté peut croire qu’elle décide librement tout en confondant infox et information, alors que sa capacité à vivre en penser ensemble est en réalité atteinte, en raison d’un climat de suspicion et d’excitation émotionnelle qui détruit la possibilité même d’une discussion commune, fondée sur l’écoute et sur la recherche honnête.

Ce récit donne à voir comment une collectivité peut perdre le sens du commun non par violence ouverte, mais par saturation progressive de son espace symbolique.

Le troisième récit, celui des « Veilleurs de seuil », suit un petit réseau transnational formé autour d’une doctorante qui a décidé de tracer l’origine de campagnes de désinformation climatique. Sans moyens institutionnels, ces veilleurs croisent des sources, repèrent des anomalies, démontent des faux rapports et publient en urgence des analyses pour ralentir la circulation de récits mensongers avant qu’ils ne se fixent dans l’espace public. Leur travail ne supprime pas la désinformation, mais il permet parfois d’en casser le rythme, de faire gagner du temps au débat démocratique et de maintenir un espace minimal de doute raisonnable.

Ce récit introduit une dimension décisive pour le développement de la pensée critique : celle de la résistance lucide. Il est important, parce qu’il rappelle qu’entre la naïveté et le désespoir existe une voie de discipline intérieure. On y retrouve une parenté profonde avec l’éthique et la philosophie : patience, méthode, contrôle de soi, attention aux médiations, refus des emballements, fidélité au vrai, même lorsqu’il n’apporte ni victoire spectaculaire, ni reconnaissance publique.

Développer la résistance éthique

Ces scénarios servent d’exemples, mais au sens fort du terme, comme des scènes ouvertes qui prolongent la réflexion bien au-delà de leur lecture. Ils permettent à chacun de se demander non seulement « que penser de cette situation ? », mais aussi « où serais-je dans cette scène ? », « à quel moment aurais-je douté ? », « aurais-je partagé, cru, résisté, vérifié, renoncé ? ». En cela, ils sont des instruments de travail et d’introspection. Ils déplacent le débat, du terrain abstrait des opinions générales vers celui, plus exigeant, de l’examen de soi, de ses réflexes cognitifs, de ses vulnérabilités et de sa propre relation à la vérité.

Ils peuvent ainsi susciter plusieurs prolongements féconds. Ils invitent d’abord à interroger la liberté de conscience dans son sens concret. Il ne suffit pas d’affirmer qu’elle est une valeur cardinale ; encore faut-il se demander dans quel environnement informationnel elle peut réellement s’exercer. Ces scenarios conduisent ensuite à revisiter la raison critique, comme un art difficile qui permet d’établir une distinction entre scepticisme légitime et relativisme destructeur. ​ Ils invitent également à approfondir la question de la dignité humaine, car nier la réalité du dérèglement climatique ou ridiculiser ses effets n’est pas seulement une erreur intellectuelle ; c’est aussi une manière de disqualifier l’expérience vécue de ceux qui en subissent déjà les conséquences. Ils obligent enfin à reposer la question de la non-domination, dans un monde où le pouvoir s’exerce de moins en moins par l’ordre visible et de plus en plus par la capture de l’attention, la hiérarchisation algorithmique des contenus et l’organisation du brouillard.

Sous cet angle, ils permettent de développer une réflexion de résistance éthique à la désinformation climatique, en cultivant des vertus qui deviennent aujourd’hui décisives :

  • Le temps long contre l’instantanéité,
  • L’écoute contre la réaction impulsive,
  • L’examen des sources contre la viralité,
  • Le partage collectif contre l’isolement cognitif,
  • La recherche du vrai contre le confort du clan.

Les scénarios invitent donc à développer un nouveau mode de réflexion, de perfectionnement intérieur. Ils préparent à tenir une nouvelle ligne de front, chacun dans son microcosme social, fondée sur une position de vigilance, de sobriété intellectuelle, à la façon dont Zadig cultivait son jardin.

En ce sens, le principal mérite des scénarios n’est pas de dire ce qui arrivera. Il est de rendre visible ce qui est déjà en train de se jouer, et de le traduire dans un langage qui favorise l’exercice de la raison critique. Ils montrent que la désinformation climatique menace moins par le mensonge isolé que par l’organisation durable du brouillard. Ils montrent que l’exercice de la liberté de conscience n’est pas séparable des conditions sociales et techniques de l’information. Ils montrent que la non-domination exige désormais une vigilance sur les architectures numériques elles-mêmes. Ils soulignent aussi l’insurmontable difficulté que nous avons tous et chacun à identifier puis comprendre ces manipulations quotidiennes.

Ils montrent enfin que la fraternité, loin d’être un simple idéal moral, peut devenir une ressource pratique pour refaire du commun, là où les dispositifs de manipulation cherchent à tout fragmenter.

Marianne Dabbadie
Dr en Sciences de l’Information et de la Communication
Chercheure associée au Laboratoire LHUMAIN
Université Paul Valéry – Montpellier